Point de vue de Bernard Steigler
La société industrielle a été productiviste au XIXème siècle et consumériste au XXème siècle.
Elle deviendra contributive au cours du XXIême siècle.
Au mois d'octobre 2008, cent ans après la construction des usines Ford, le modèle industriel fondé sur la consommation s'est effondré.
Le consumérisme avait été rendu possible par les nouveaux gains de productivité obtenus par le taylorisme et par la constitution de marchés fondés sur la fabrication artificielle des désirs. Paul Mazure, associé d'Edward Bernays, un neveu de Freud qui jeta les bases du marketing, déclarait alors que « l'Amérique doit passer d'une culture du besoin à une culture du désir... Les gens doivent être formés à désirer, à vouloir de nouvelles choses avant même que les anciennes n'aient été complètement consommées.»
La production de désirs sera rendu possible par la captation industrielle de l'attention en vue de produire du « temps de cerveau disponible », ce qui se généralisera avec la télévision.
Le problème est que cette captation de l'attention la détruit : la jeunesse souffre de plus en plus, de nos jours, de déficit attentionnel, et les consommateurs en général deviennent de plus en plus irresponsables, pulsionnels et « inattentionnés ». Ils n'ont plus de désir, mais ils sont devenus « addicts ».
L'exploitation industrielle du désir est confrontée à une contradiction insurmontable : capter le désir en masse, c'est standardiser la singularité aussi bien du désirant que du désirable, et cela conduit à l'épuisement de ce que Freud appelait l'énergie libidinale. Lorsque la libido est détruite, il ne reste que des pulsions : la libido est ce qui permet de lier les pulsions, de les contenir, d'en différer la satisfaction, et de les transformer par là en investissement social. La pulsion, au contraire du désir, est antisociale : elle est fondamentalement égoïste, destructrice et court-termiste.
Lorsque la libido tend à diminuer structurellement, la consommation qui ne fournit plus de plaisir repose sur la dépendance : elle devient addictive et produit une frustration que seul un nouvel acte de consommation peut venir combler - très temporairement. La consommation ne paraît plus alors apporter de bonheur. Elle est au contraire perçue comme un élément toxique, c'est- à-dire comme un poison. C'est ainsi que le salon de l'automobile de Genève a mis en évidence un retournement complet de l'attitude des consommateurs d'automobiles - et c'est ainsi que General Motors a fait faillite.
Le marché consumériste semble alors devenir intrinsèquement antisocial et facteur d'irresponsabilité ultra-court-termiste aussi bien du côté de la finance que du côté des consommateurs : le capital, qui est de plus en plus spéculatif, renonce à l'investissement, et les entreprises deviennent aussi jetables que leurs produits sont structurellement obsolescents, ce qui engendre chez les producteurs et les concepteurs une démotivation qui empoisonne les milieux de travail.
En 2007, à travers la dilution systématique de la responsabilité en quoi consistaient les subprimes, ce système a commencé à craquer en combinant les effets de la destruction du désir des consommateurs avec ceux induits par la révélation de la toxicité des actifs financiers et ceux provoqués par l'évidence des problèmes environnementaux et énergétiques. Un an plus tard, le « mode de vie américain » semblait devoir être inéluctablement balayé avec General Motors qui en fut le symbole.
Cependant, durant la période où se combinaient ces contradictions pour provoquer une crise systémique qui va bien au-delà de la finance, un nouveau monde industriel se formait : celui des réseaux numériques et de ce qui les caractérise — à savoir que sur ces réseaux, il n'y a pas de producteurs d'un côté ni de consommateurs de l'autre côté, mais des contributeurs partout, à toutes sortes de niveaux, et qui produisent de nouveaux types de valeurs. Les exemples du logiciel libre et de wikipedia sont bien connus, et ils sont des cas spécifiques d'une tendance beaucoup plus large, qui constitue un nouveau monde industriel et fonde l'économie de la contribution.
Dans l'économie contributive, le premier facteur est la motivation. Les contributeurs ne recherchent pas en premier lieu de l'argent, ni même de la reconnaissance : ils cherchent à investir les objets de leur désir. Ils sont patients, passionnés, et intrinsèquement longtermistes.
Cependant, leur nouveau type de comportement semble entrer en contradiction avec les structures héritées de deux siècles de société industrielle productiviste puis consumériste. Ainsi de la question de la propriété intellectuelle, qui est bouleversée par cette nouvelle logique. En outre, tout le management a été formé selon un modèle centraliste, pyramidal et « top down », là où la logique contributive est d abord « bottom up » : elle met en place des processus d'innovation ascendante. Enfin, la valeur produite par les technologies relationnelles et collaboratives n'est pas immédiatement monétisable : elle procède d'une économie des externalités positives, dont la valorisation suppose des facteurs de mutualisation et une modification radicale des modèles comptables.
C'est un nouveau paradigme qui se met en place, et qui se combine avec la nécessité désormais reconnue de constituer une industrie de biens et d'entreprises durables, et non jetables. Cela suppose :
· Une réorientation du crédit vers l'investissement à long terme - le temps de constitution de la solvabilité du nouveau système étant à l'échelle intergénérationnelle.
· Une recherche et un développement qui ne doivent plus être pilotés par le marketing, qui est par essence court-termiste, mais par une politique industrielle investissant dans les technologies collaboratives, cognitives et culturelles au service de ce changement de modèle industriel, c'est-à-dire aussi de civilisation. Telle est la véritable troisième révolution industrielle.