29 Juillet 2010
Plan du site | Recherche avancée | Contactez-nous ! | R.S.S.
Point de vue de Christian Fauré
Pour l'historien des sciences et des techniques Bertrand Gille, une technique n'est jamais esseulée et se constitue à partir de «techniques affluentes» pour se cristalliser dans un système technique donné, à une époque donnée. L'adoption d'un tel système technique est corrélée par l'adoption de nouveaux systèmes sociaux, économiques, juridiques et politiques qui vont eux-mêmes se re-configurer dans un processus de ré-ajustement face à cette nouvelle donne technologique.
Au cours de l'histoire, l'adoption - la socialisation - de nouveaux systèmes techniques a provoqué un désajustement entre les différents systémes existants ; à chaque fois, la société a changé. Nous faisons ainsi actuellement face à un tel désajustement suite à l'invention de l'internet et du web. Ce nouveau milieu technologique du numérique en réseau est en désajustement par rapport aux systèmes sociaux, juridiques, économiques et politiques qui étaient en phase avec le degré d'avancement de l'industrie des technologies de l'esprit du )0C siècle (cinéma, presse, télévision, radio, informatique, télécommunications, etc).
Or, à toute tendance au désajustement correspond une contre-tendance de réajustement.
Le cloud computing est le visage que prend l'industrie des NTIC dans le traitement en masse des données numériques (textes, photos et vidéos), à partir d'un outil de production qui a su s'ajuster au système technologique et à l'architecture du web. Si le web désajuste (et en premier lieu les industries culturelles), les nouveaux géants du web que sont Google et Amazon se proposent d'opérer le réajustement à partir de leurs nouveaux outils de production. Ces entreprises ont investi le milieu technologique du web en construisant une nouvelle infrastructure du numérique qui repose, pour Google, sur des millions de serveurs répartis sur une trentaine de data centers autour du globe. Le monde change, disent-ils en substance, alors venez chez nous car notre mission est «d'organiser l'information à l'échelle mondiale afin de la rendre accessible et utile pour le plus grand nombre». En d'autres termes, ils prétendent à incarner le réajustement nécessaire de l'industrie du XXIème siècle.
Notons qu'aucune révolution industrielle et technique quant à l'infrastructure, que ce soit celle des télécommunications, des transports ou de l'énergie, n'avait jusqu'à présent pu se faire sans investissements lourds et sur le long terme par les états. Mais voici que celle-ci est en train de se réaliser sans la participation de la puissance publiquem puisque ces infrastructures sont financées soit sur fonds propres d'entreprises privées et/ou côtées en bourse, soit par la publicité (Google), soit par la vente de produits culturels (Amazon).
S'il y a donc un réajustement qui s'effectue au bénéfice de cette nouvelle industrie, on peut affirmer que c'est un réajustement par défaut : en ce sens que la puissance publique a fait défaut, elle n'a pas été partie prenante, notamment parce qu'il y a une dé-corrélation entre là ou les investissement doivent être fait et là ou les revenus sont générés. Par exemple : comment investir en Europe sur des réseaux hauts débits si les bénéfices vont ensuite exclusivement aux serveurs d'audiences des nouveaux géants américains du web ?
Dans la crise économique et sociétale que nous traversons, un nouveau modèle industriel est en gestation. Or, de deux choses l'une : soit ce modèle sera opéré et piloté exclusivement par les puissances privées qui investissent dans l'infrastructure du numérique, soit la puissance publique investi ce champ pour ménager une place à l'idée d'un bien commun. Pour l'heure, nous assistons uniquement au spectacle d'une incurie de la puissance publique qui reste engluée dans la «fable de l'immatériel», dans une vision où le numérique réticulaire relèverait du virtuel, sans s'apercevoir que c'est depuis l'infrastructure numérique en gestation que les superstructures de demain (les systèmes économiques, juridiques et sociaux) se dessinent.
(1) Il faut toutefois remarquer que le web s'est déployé en s'appuyant sur les investissements effectués dans les réseaux téléphoniques, donc indirectement par un soutien et une participation des états. D'ailleurs, Didier Lombard, le PDG de France Telecom/Orange, soulignait la «stratégie du coucou» des industriels du web qui ont fait leur nid sur la base des investissements faits par les opérateurs de téléphonie.