09 Février 2012
Plan du site | Recherche avancée | Contactez-nous ! | R.S.S.
Point de vue de Serge Airaudi au sujet du changement de paradigme au XXIème siècle.
Trois problématiques majeures, qui émergent au début du XXIème siècle, instaurent de nouveaux équilibres/ déséquilibres mondiaux et changent en profondeur l'environnement des acteurs, qu'ils soient économiques, étatiques ou simplement sociétaux.
La première problématique relève de la finance : la globalisation financière subit sa première crise systémique, révélant ainsi qu'elle est devenue le moteur de croissance de l'économie réelle.
La deuxième problématique relève de la mondialisation : trois puissants modèles continentaux, articulant le système économique moderne à des civilisations (nord-américaine, asiatique, indo-européenne), exercent une influence déterminante sur le processus de mondialisation.
La troisième problématique relève de la conscience : confrontée à un monde fini, à des ressources naturelles limitées, à l'évidence de l'interactivité du système planétaire, à travers les enjeux du Développement Durable, l'humanité réalise son indivisibilité et acquiert ainsi une conscience «anhistorique».
Ces trois problématiques portées par le XXIème siècle constituent un changement de paradigme.
L'impact de la finance
Le processus de dérégulation des marchés financiers, enclenché dans les années 80 du siècle dernier, est à l'origine de la globalisation financière qui a transformé à l'échelle mondiale le fonctionnement de l'économie réelle. Il convient ici de distinguer la globalisation de l'internationalisation : l'internationalisation intègre les cultures locales des marchés, elle est multiculturelle, la globalisation au contraire efface les spécificités locales et culturelles, elle fonctionne sur la base d'un méta- marché.
La dérégulation a libéré les potentialités de l'argent, cette marchandise particulière qui circule sur le marché global. L'argent est une marchandise abstraite, transparente, sans usage autre que d'être une valeur d'échange, une marchandise qui transcende naturellement barrières culturelles et spécificités locales. Le capital, dont la production est conditionnée dans le capitalisme industriel par la capacité à produire de la valeur réelle, de la valeur pour le client, est entré, avec l'appui de nouvelles technologies financières reposant sur des modèles mathématiques, dans un cycle d'autoreproduction où l'argent produit de l'argent sans passer par l'investissement dans l'économie réelle.
Enfin, les technologies d'information et de communication développées à la fin du XXIème siècle, l'interconnexion des réseaux d'information (internet) ont effacé la régulation par l'espace et par le temps. La globalisation financière s'est ainsi traduite par la constitution d'une économie financière hyperpuissante, qui s'est mise à fonctionner comme le principal moteur de croissance de l'économie réelle, industrielle et de services, et cela à l'échelle mondiale.
La crise financière actuelle, à travers son impact sur l'économie réelle, confirme ce rôle de principal moteur de croissance : la solution à cette crise ne peut donc se trouver dans des formes de régulation qui ramènent l'économie financière quelques décennies en arrière, dans un état de pré-globalisation. Mais cette crise confirme aussi la dimension fondamentale d'une théorie des systèmes. Un système est soumis à un équilibre instable entre des logiques différentes, hétérogènes, de force inégale, dont certaines sont opposées, et une logique « axiale », une tendance dominante qui concentre la finalité du système.
Le système économique moderne a pour finalité, pour logique « axiale » la rentabilité du capital engagé, qui cohabite avec d'autres logiques (cognitives, techniques, sociales...) dans un équilibre instable et dynamique.
La globalisation financière a créé les conditions pour que la logique « axiale » du capitalisme, aussi bien au niveau de l'économie financière qu'au niveau de l'économie réelle, atteigne le point de rupture. C'est là le sens profond de la crise actuelle ! La question est de savoir qu'est-ce qui permet d'éviter, dans le système économique moderne et mondialisé, indépendamment des formes de régulation externes, à la logique financière d'atteindre le point de rupture tout en assurant le niveau de performance requis par le marché.
La seule réponse possible pour un système économique moderne, concurrentiel, se trouve dans le management des entreprises (financières, industrielles et de services). L'essence même du management consiste à porter un système économique à son plus haut niveau de performance, en termes de création de valeur client et de valeur actionnaire, à l'intérieur de certaines limites, en-deçà du point de rupture.
Le management apparaît ici comme la régulation naturelle d'un système. On a beaucoup insisté, dans la crise financière actuelle, sur la nécessité d'une régulation externe, politico-administrative ; il faudrait aussi insister sur le rôle essentiel du management, non seulement dans les entreprises de l'économie réelle, mais aussi dans celles de l'économie financière !
Le choc de la mondialisation
La mondialisation se traduit par l'avènement de trois puissants modèles continentaux à la recherche d'un certain équilibre, dans un environnement concurrentiel et instable. Un modèle désigne ici la façon dont un système économique s'articule à une civilisation, à un système culturel. Il s'agit de remettre en cause la double théorie qui interprète la mondialisation comme un processus de convergence ou de divergence : convergence des sociétés sur le modèle économique/ fonctionnel le plus performant, qui devient « global », relativisant ainsi le poids des cultures ; divergence des grands pôles culturels, des civilisations, qui opposent la force de leurs identités au processus de globalisation économique.
La mondialisation montre, au contraire, sa capacité à promouvoir le système fonctionnel (économique, technologique, administratif) le plus performant au sein de sociétés et de civilisations différentes, amenées à valoriser leur héritage historique et leur identité culturelle. Convergence sur le système fonctionnel : les sociétés adoptent progressivement les mêmes systèmes de production et d'échange, le même fonctionnement des marchés financiers, la même organisation de la recherche technologique..., et la pratique généralisée du « bench marking » favorise une approche commune.
Divergence sur le système culturel : les sociétés renforcent leur référence identitaire, valorisent leur vision du monde et recherchent des finalités dans leur civilisation ou leur histoire. Fonctionnalité et culture sont en effet des systèmes découplés, et la mondialisation s'apparente à un processus de convergence sur l'un, de divergence sur l'autre. Mais la mondialisation pousse en même temps les civilisations à articuler leur système de société et de culture au modèle économique moderne et global : les sociétés et civilisations, tout en valorisant les modalités culturelles qui leur sont propres, doivent se doter d'un système fonctionnel performant qui assure leur compétitivité économique.
Un monde fragile et indivisible...
La conscience d'une humanité indivisible se superpose, en ce début du )(Même siècle à la conscience historique d'une humanité divisée en communautés, en ethnies, en Etats-Nations, en Empires. Si la guerre est le vecteur principal de l'histoire, c'est que l'histoire est par essence la formation d'une humanité divisée !
L'histoire n'est pas achevée, la chute du mur de Berlin n'est pas la fin de l'histoire : la conscience anhistorique d'une humanité indivisible ne se substitue pas à la conscience historique, mais émerge à côté. La conscience anhistorique reflète l'apparition de phénomènes ou d'évènements de grande amplitude, encore peu perceptibles le siècle dernier.
Le monde est fini : la mondialisation a précipité, par le jeu des échanges élargi à tous les pays, la conscience d'un monde fini, normé, maitrisé, sans espace à conquérir. Les internautes retrouvent sur le web des espaces de liberté qui ont été effacés, les usagers du monde virtuel retrouvent des formes d'aventure qui sont impossibles dans la réalité.
À la recherche d'un nouveau modèle économique
La planète est un système interactif : phénomènes climatiques, phénomènes épidémiologiques, phénomènes démographiques montrent que le territoire de l'humanité est indivisible, que les frontières instaurées par l'histoire n'ont aucun impact sur le cours de ces phénomènes. Les ressources naturelles sont limitées : il s'agit donc d'augmenter leur productivité et de diminuer leur consommation absolue. Le productivisme du )(Même siècle est dépassé. Mais l'économie de marché est un modèle ouvert, en expansion, qui ne peut donc limiter a priori la création de valeur — à la différence du modèle fermé d'une économie administrée.
La contradiction entre la limitation de la consommation des ressources naturelles et la logique concurrentielle du marché ne peut se résoudre qu'à travers une mutation profonde du modèle économique : la « servicization », concept américain indiquant qu'il s'agit de valoriser non le produit, mais le service qu'il rend, la solution qu'il procure. On peut ainsi augmenter indéfiniment la quantité de valeur « douce » créée, en limitant la quantité de valeur « dure » produite. Mais cette mutation ne peut se faire qu'à l'échelle de toute l'humanité, à la différence de la révolution industrielle qui s'est accomplie au )(Même siècle en Europe ou de la révolution technologique du XXème siècle.
Le développement durable exprime à sa façon la mise en oeuvre concrète, la réalisation de la conscience anhistorique de l'humanité.