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Décryptage & Actualités

QUAND L'ECONOMIE ADMET COMME PRINCIPE L'ERREUR RATIONELLE

Daniel Cohen répond à nos interrogations sur les incohérences de l'économie mondiale

Dans le cadre de notre convention, nous avons invité Daniel Cohen, économiste de renom, pour nous expliquer pourquoi les spécialistes peuvent souvent se tromper alors qu'a priori, l'économie est une science. Est-ce que les analyses sont fausses, est-ce que les indicateurs sont insuffisants ou manquons nous de connaissances pour comprendre les phénomènes ?

Deux réponses possibles. La première, inspirée de la théorie du chaos, présente un modèle compréhensible, mais qui reste un modèle hautement non linéaire, c'est à dire imprévisible. Il se produit des crises, des seuils et du coup, ce sont des modèles qui sont très sensibles aux conditions initiales, et quand bien même le modèle serait parfait on ne comprendrait pas mieux. Comme en météorologie où l'on ne sait pas aller au-delà d'un certain seuil et on arrive à théoriser les raisons pour lesquelles on ne sait pas prévoir au-delà. C'est une première ligne d'interprétation qui n'est pas fausse. Prenons par exemple le cas des crises financières, on peut observer qu'il y a des points à partir desquels, insensiblement on bascule d'un équilibre à l'autre. La crise des subprimes est un exemple : les banques à un moment donné changent complètement de comportement car les incitations qui sont liées à la régulation sautent (exemple ne pas faire de crédit à tel moment) et font basculer dans un autre régime parfaitement compréhensible, mais qui n'est pas le même. Certains économistes parlent de corridor à l'intérieur duquel il y a des forces de rappel et des seuils qui sont l'expression d'une non linéarité. Les économistes qui pensent ainsi affirment que la politique économique joue un rôle lorsque l'on remarque qu'on sort du corridor. Il est donc nécessaire d'appliquer une politique économique pour revenir au point d'équilibre, car ce n'est qu'à l'intérieur du corridor que les forces s'équilibrent naturellement.

La crise financière actuelle montre que le système n'œuvre plus à la restauration de l'équilibre.

Personnellement je pense que fondamentalement, les économistes comprennent très bien comment le système fonctionne, il n'y a quasiment plus de grosses incertitudes sur la nature des cycles de la croissance économique. Nous avons beaucoup progressé par rapport aux premiers débats sur les théories de la croissance, sur les théories des cycles, mais aussi avancée que soit notre compréhension des choses, on ne pourra jamais éviter que de temps en temps, le système bascule dans la crise pour des raisons qu'on sait interpréter mais pas quantifier et qu'on ne sait pas, du coup anticiper.

Une autre école estime que le débat continue sur la compréhension des bons modèles : est-ce que, par exemple en termes statistiques, les séries du PIB sont stationnaires en première différence ou est-ce qu'elles ne le sont pas. Des questions émergent à ce sujet : est-ce que le progrès technique s'exerce de façon continue ou discontinue, est-ce que les consommateurs ont des comportements rationnels ? En réalité, il y a encore aujourd'hui beaucoup de méconnaissance du modèle. Nous ne sommes plus du tout dans la situation du météorologue qui connaît le modèle, mais pas les conditions initiales. Ce n'est pas tellement les conditions initiales qui posent problème, mais les règles elles-mêmes. Et à ce moment là, cette incertitude sur le modèle pèse énormément et le pionner de cette approche « Tom Sargent » souligne qu'il y a beaucoup de phénomènes qu'on ne comprend pas.

Compte tenu de ce degré d'incertitude, comment peut-on prendre de bonnes décisions ?

Ce que je comprends c'est qu'à partir du moment où l'on accepte l'idée qu'il n'y a pas un modèle pur, qu'il n'y aura donc jamais un pilotage automatique, les entreprises, les gouvernements sont donc voués à commettre des erreurs. Cela dit, il faut résister à la tentation d'en déduire que seul le pragmatisme vaut et qu'au fond il est préférable de se fier à l'instinct. La difficulté, mais qui est aussi l'enjeu, c'est d'évaluer la différence entre une prise de décision performante et le contraire. À mes yeux, le but est d'arriver à combiner les deux attitudes : utiliser le jugement d'experts sur une situation et tenir compte de l'intuition. Si on reprend l'analogie avec la conduite d'un Airbus, le pilote surveille des clignotants, des indicateurs et il est capable de les interpréter. Cela signifie qu'il est capable de prendre des décisions qui ne sont pas celles qui s'appliqueraient mécaniquement, sinon il n'y aurait pas besoin de pilote. Ceux qui réussissent sont ceux qui sont capables d'utiliser des formules, de les comprendre et de saisir le point où la formule se trompe, point qui n'est jamais le même, qui change d'une situation à une autre et donc de corriger à la marge les enseignements de cette formule pour prendre une position fondée sur un jugement d'une situation.

Vous indiquez dans votre dernier livre** : « Il existe un lien étroit entre la révolution informatique et les nouveaux modes d'organisation..., même s'il ne s'agit pas d'un lien de nécessité, il est plus juste de parler d'une rencontre opportuniste. » Pouvez- vous nous préciser votre pensée ?

À quelques exceptions près, on tend de plus en plus à être à l'extérieur de quelque chose. Lorsque je résume le monde contemporain, j'observe qu'auparavant, l'organisation de l'appareil de production fonctionnait sur la base de deux principes qui étaient une espèce de complémentarité entre les marchés et les organisations. Elles primaient sur les marchés, c'est à dire que les firmes étaient capables d'organiser en interne une très longue chaîne de valeurs et fournissaient sur le marché le produit fini pour la dernière étape, celle de vendre aux consommateurs. Ce phénomène a changé radicalement en raison de quatre principaux facteurs : l'informatisation de la société, la financiarisation de la société et la recherche de l'avantage comparatif et de la marge maximale. En fait, les organisations ont perdu sur le marché et se sont fragmentées pour faire que tous les étages, qui étaient organisés entre eux auparavant, soient externalisés et ce qu'on appelle mondialisation en réalité, c'est un peu une confusion avec un phénomène beaucoup plus diffus, qui ne traverse pas toujours les frontières, c'est un phénomène de mise en sous-traitance de segments de l'appareil de production qui autrefois était internalisés dans la production (ex typique Renault).

Ainsi, on voit s'exprimer toutes les formes du capitalisme contemporain à travers la société de l'information car pour être capable d'externaliser, il est indispensable de finement communiquer, de bien faire en sorte que le sous-traitant soit apte à fournir vos besoins. Quant à la financiarisation des sociétés, elle pousse à réduire chaque firme à son cœur de cible, à son cœur de métier et à couper les autres segments. Puis, avec la mondialisation, la délocalisation est poussée à l'infini et les possibilités deviennent quasiment illimitées et donc, c'est cette mise en résonance qui est au cœur de ce lien qui unit révolution informatique et nouveaux modes d'organisation du fait que la mise en sous-traitance systématique de tout ce qui peut l'être est la meilleure des métaphores possibles du nouveau capitalisme dans lequel nous sommes aujourd'hui. De là découle la question sociale, il devient très difficile, par exemple, de faire carrière. L'incertitude où chacun se trouve maintenant est beaucoup plus forte qu'auparavant et produit du stress en interne et surtout en externe car quand vous êtes le sous-traitant d'une entreprise, au bout de deux ou trois ans, cette entreprise peut aisément vous remplacer, notamment parce qu'il n y'a pas de lien organique.

Est-ce que ce système va perdurer ?

Nous sommes pris dans un système de financiarisation, et même si un dirigeant d'entreprise pense qu'il gagnerait plus à ré-internaliser un certain nombre de tâches et qu'il serait plus judicieux de fidéliser son sous-traitant, ce schéma ne se produira pas car la financiarisation prime. Le dirigeant qui gère une entreprise a des comptes à rendre, il est soumis à une pression pour le profit. Celui qui proposera ce type d'initiative à son conseil d'administration sera toujours taxé du soupçon de vouloir recréer une rente de situation, de vouloir soulager une certaine pression concurrentielle et donc cela ne se produira pas. Je pense qu'il faut prendre ce constat comme une donnée et non pas la subir et l'accepter, mais construire sur la base de cette donnée, par exemple dans le domaine social construire avec un état providence qui accompagne les gens beaucoup mieux que par le passé. Je pense également qu'une association comme la vôtre (l'USE) représente ce que la société doit favoriser pour produire, hors marché, des lieux qui donnent un peu de stabilité dans un monde désorienté. À la limite, la logique du système et des organisations, tendrait à éviter que les consommateurs ne se parlent entre eux. Je pense qu'en réalité la société est en train de produire des anticorps à ce monde et que cela se traduit par la création d'associations et d'organisations indépendantes et hors marché comme l'USF

* Daniel Cohen est Professeur de sciences économiques, École Normale Supérieure, Paris et Université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne). Il a publié de nombreux ouvrages proposant diverses approches de l'économie dans la société contemporaine. Il est par ailleurs éditorialiste au Monde, anime une émission sur France Culture et est membre du Conseil d'analyse économique du Premier ministre.

**Trois leçons sur la société post-industrielle.